« L’événement », un film de chair pour raconter l’avortement clandestin – rts.ch

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Lion d’or à la Mostra de Venise en septembre, le film d’Audrey Diwan adapte avec précision le roman autobiographique d’Annie Ernaux publié en 2000 sur la précarité de la sexualité des femmes à la fin des années 1960. Sortie romande le 8 décembre.

« L’événement », d’Audrey Iwan, est l’adaptation du récit autobiographique d’Annie Ernaux, publié en 2000. Récit dans lequel l’écrivaine revenait sur un « événement » tout sauf heureux dans sa vie: l’avortement clandestin qu’elle a subi en 1963 alors qu’elle suivait des études de lettres à Rouen et qu’elle ne voulait pas y renoncer.

Louise Orry-Diquéro, Anamaria Vartolomei et Luàna Bajrami dans "L'Evénement". [Copyright Wild Bunch]

Louise Orry-Diquéro, Anamaria Vartolomei et Luàna Bajrami dans « L’Evénement ». [Copyright Wild Bunch]

L’auteure y raconte tous les obstacles rencontrés pour mettre en oeuvre son projet dans une France qui interdit l’avortement: l’indifférence du père de l’enfant; l’impossibilité de se confier à ses parents; la solitude extrême à trouver de l’aide; les visites médicales auprès de médecins hostiles à l’avortement ou trop peureux d’y être associés; la honte; le silence; et finalement le recours à la faiseuse d’anges, avec la terreur inhérente à ce type d’intervention dangereuse et aléatoire.

>> A regarder, la bande-annonce de « L’événement »:

https://www.youtube.com/watch?v=/eKvA9DORGOA

A cela s’ajoute un élément déterminant de sa décision: avorter afin de poursuivre ses études supérieures et ainsi échapper à son destin de fille d’épiciers de Province. En filigrane apparaît un des thèmes chers à Annie Ernaux: les rapports de classe. « Je me suis fait engrosser comme une pauvre », écrit-elle. Cette phrase suffit à rappeler que devant les grossesses indésirées, les femmes à cette époque-là n’était pas égales.

Lion d’or à Venise

A l’heure où le droit de disposer de son corps est remis en question, notamment en Pologne et au Texas, le film résonne de manière particulièrement pertinente. « Ce n’est pas la rencontre entre une thématique et l’époque qui m’a donné envie de faire le film, mais une expérience plus intime. Après avoir avorté, j’avais envie de lire beaucoup de choses sur ce sujet. Je connais l’oeuvre d’Annie Ernaux mais n’avais pas lu ce texte court, nerveux, franc et juste. J’ai réalisé l’immense distance entre ce que je venais de vivre, un avortement médicalisé, et un avortement clandestin. Surtout, j’étais prise par le suspense intime qui traverse le livre de bout en bout et tous les sujets déclinés à travers l’héroïne: la jouissance, la liberté de faire des études, de disposer de son corps », explique à la RTS Audrey Diwan, ancienne journaliste devenue scénariste, puis cinéaste.

Sandrine Bonnaire et Anamaria Vartolomei dans "L'Evénement". [Copyright 2021 PROKINO Filmverleih GmbH]Sandrine Bonnaire et Anamaria Vartolomei dans « L’Evénement ». [Copyright 2021 PROKINO Filmverleih GmbH]

Le film d’Audrey Diwan est resté fidèle au texte d’Annie Ernaux et à son écriture que l’auteure définit elle-même comme « plate et blanche ». Elle a renoncé à tout artifice pour être au plus près de cette jeune fille à la fois ambitieuse et prise dans l’urgence d’une course contre la montre, cette étudiante en quête d’émancipation mais engluée dans une société encore très corsetée. Sa force? Un film de chair, totalement organique, construit comme un thriller.

Validation d’Annie Ernaux

Face à un texte rigoureusement autobiographique, la réalisatrice a présenté dès le début son projet à Annie Ernaux: ne pas regarder Anne, mais se glisser dans sa peau, la filmer en gros plans très serrés en laissant les personnages secondaires un peu dans le flou, pour que femmes et hommes puissent s’identifier, éprouver la peur, la fébrilité et l’angoisse qui monte jusqu’à la scène d’avortement où l’on mesure, nous spectateurs, spectatrices, ce que se faire avorter en 1963 pouvait avoir d’effrayant et d’anxiogène.

Au départ, je pensais que pour rendre compte de cette course contre la montre, il fallait des scènes courtes. C’était une erreur. Il faut au contraire inscrire les scènes dans le temps, et les pousser jusqu’à la gêne, jusqu’à ce que le spectateur éprouve ce que l’héroïne ressent.

Audrey Diwan, autrice, scénariste et cinéaste.

Jamais pourtant la réalisatrice n’a voulu choquer en provoquant des réactions épidermiques. Elle se contente de poser cette question: qu’est-ce que c’est d’être une jeune fille dans cette société d’avant 1968? Elle ne juge pas non plus ses personnages, reflet d’une société qui ne s’intéresse pas au sort réservé aux corps des femmes.

Je ne voulais pas moraliser le propos, l’époque était à la méconnaissance de ces sujets, le silence régnait autour de ces questions. Les gens qui jugent sont souvent ceux qui ne savent pas.

Audrey Diwan, réalisatrice de « L’evénement »

Devant Pedro Almodovar et Jane Campion, Audrey Diwan, dont ce n’est que le deuxième film, a raflé le Lion d’or cette année au festival de Venise, présidé par le cinéaste coréen Bong Joon- Ho (« Parasite »). Le jury a aussi salué l’époustouflante prestation de son actrice principale, Anamaria Vartolomei.

Propos recueillis par Pierre Philippe Cadert

Adaptation web: Marie-Claude Martin





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